Jean-Michel Le Moine ne sera bientôt plus le visage de la crim’

Si vous avez vu le documentaire « Poulets-Frites », Jean-Michel Le Moine ne vous est pas inconnu. Patron de la « crim’ » de la PJF de Bruxelles depuis 2007, il a mené de nombreuses enquêtes concernant des homicides et enlèvements parentaux. A l’aube d’une retraite bien méritée, il revient avec nous sur sa carrière. 

Jean-Michel Le Moine ne sera bientôt plus le visage de la crim’

Il est certainement l’un des policiers les plus connus de notre organisation. Le commissaire divisionnaire Jean-Michel Le Moine la quittera, malheureusement, dans quelques jours. « La crim’ et moi, ça a été l’amour fou directement », nous confie-t-il le sourire aux lèvres. 

Ayant débuté sa carrière en 1989 à la Police Judiciaire de Bruxelles, après avoir été éducateur puis criminologue, il ne l’a jamais quittée, devenant finalement patron de la DR6 (ou la « crim’ ») en 2007. 

Son univers familial ne l’avait pourtant pas prédestiné à intégrer la police. « Il n’y avait aucun policier dans la famille mais je me suis beaucoup occupé de mes frères et sœurs et petit, ma grand-mère m’avait offert une étoile de shérif que j’aimais arborer fièrement. Déjà dans les jeux, j’ai le souvenir d’avoir toujours été du côté de la police », se souvient-il. 

Mais avant tout, c’est une volonté de rendre justice qui l’a amené dans cette direction. « Les années 80, c’était l’époque des tueurs du Brabant, des CCC, du meurtre de la champignonnière. J’avais notamment écrit au ministre Gol pour lui dire que j’étais prêt à m’engager. Pour moi, la vie d’autrui constitue une valeur ultime et ne pas obtenir de réponse après un décès représente une torture pour la famille. Cela fragilise le tissu social et on finit même par soupçonner ceux qu’on aime. » 

Entré à la police à 29 ans, sa première affaire s’est directement soldée par un succès. « Il s’agissait d’un serial killer qui avait agressé une centaine de personnes. Je ne veux pas paraitre prétentieux mais à l’époque, le patron m’avait dit : ‘’Si je le pouvais, je te clonerais’’ », s’amuse Jean-Michel. 

Parmi les qualités d’un bon enquêteur, la sensibilité, l’empathie et l’écoute lui viennent en premier lieu à l’esprit. « Il faut pouvoir doser, prendre le temps, y aller petit à petit pour mener un interrogatoire. Et toujours agir avec respect. J’essaye de me mettre le plus possible à la place des gens, qu’il s’agisse des victimes mais aussi des auteurs. Une enquête criminelle, c’est une aventure humaine. On passe beaucoup d’heures avec les suspects, on partage aussi beaucoup avec les parties civiles. On entre véritablement dans l’intimité des gens. » 

Suivre l’enquête de A à Z 

Actuellement, la crim’ se compose d’une division de 65 membres articulée autour de trois équipes d'une quinzaine de personnes, renforcées par d'autres PJF. « Le métier d’enquêteur va de la descente sur les lieux, aux interrogatoires, en passant par la reconstitution des faits et les réunions avec le magistrat titulaire, jusqu’à l’apothéose avec la cour d’assises. Un enquêteur est en quelque sorte un couteau suisse, on pourrait même parler de haute couture », affirme Jean-Michel Le Moine. 

Le service prend en charge entre 15 et 20 dossiers chaque année. « J'ai dû traiter et travailler dans environ 200 à 300 dossiers car nous en recevions davantage de plus petits quand je suis arrivé. A présent, les enquêtes prennent plus de temps, avec de nombreux partenaires internes et externe : laboratoire, CCU, experts en réseaux sociaux en analyse de véhicules, … », explique le commissaire divisionnaire. « Nous fonctionnons en équipe et chacun possède ses domaines de prédilection, comme l’analyse d’images ou de la téléphonie… En effet, il existe parfois plus de traces sur les réseaux sociaux que sur une scène de crime. C’est pour cela que beaucoup de suspects cherchent à détruire leur téléphone quand on arrive. » 

De nombreux souvenirs 

Dans les souvenirs les plus marquants de Jean-Michel figure un double meurtre, à un jour d’intervalle, par le même auteur. La première personne a été tuée à coup de couteau à l’ouverture de son magasin, tandis que la deuxième l’a été à l’aide d’une clé anglaise, sur un parking. Le but étant de faciliter le vol. « Nous avons rapidement trouvé de l’ADN et avions un suspect en vue. Chaque jour, je l’ai suivi dans la rue. Jusqu’au moment où nous avons eu assez de preuves pour l’arrêter. Ensuite est venue la cour d’assises et le verdict de 30 années de prison est tombé. C’est le seul procès où j’ai vu les parties civiles et la famille de l’auteur se prendre dans les bras. Ils se sont retrouvés dans la souffrance. » 

Parmi les moments les plus durs : le dossier d’une jeune femme découverte morte à son domicile et dont l’ex-compagnon n’a jamais été reconnu coupable des faits, alors que son ADN avait été retrouvé sur l’arme du crime. « Les parents ne se sont jamais plaints mais ils ont fini par mourir de chagrin et d’isolement… J’ai du mal à admettre ces vies brisées à cause de la jalousie, de l’appât du gain. Aucune raison au monde ne justifie de donner la mort », regrette Jean-Michel. 

Une véritable famille 

Jean-Michel Le Moine aurait déjà pu partir à la pension mais ce qui l’a motivé à rester jusqu’à 67 ans, c’est la volonté de fournir des réponses aux parties civiles, qui lui en sont, même encore longtemps après, reconnaissantes. « Un jour, le fils d’une victime m’attendait au détour d’un chemin. Je me suis méfié de lui quand il a prononcé mon nom et en voyant sa carrure. Et puis, il m’a serré dans ses bras. Il voulait en fait simplement me remercier du travail réalisé dans le cadre du meurtre de sa maman. Mais cela m’arrive dans l’autre sens aussi. Demain, je vais par exemple manger avec le fils d’une personne que j’ai fait mettre en prison… », nous confie-t-il. 

Outre cette volonté d’aider la société, c’est aussi la famille formée par la crim’ qui a poussé son futur ex-patron à continuer. « Je les vois davantage que mes filles qui sont médecins, donc très occupées. Dans l’équipe, je sais qui va accoucher, ce qu’ils font les week-ends, ... J’ai même proposé d’aider une collègue à faire son jardin. Ce sont de très belles personnes et j’apprécie chaque jour le fait de travailler avec elles. » 

Jean-Michel est heureux du chemin accompli. « J’ai été entouré de personnes extraordinaires qui dès le début ont cru en moi. J’ai pu apprendre grâce à un patron qui m’a pris sous son aile, avant de devenir chef à mon tour. Ça n’a pas été facile au début de se faire accepter mais j’ai pu compter sur une équipe formidable. » 

Qu’en sera-t-il de sa succession ? Louise Meire sera la commissaire qui succédera à Jean-Michel Le Moine. « J’ai beaucoup de respect pour elle. Pour moi, c’est la personne qu’il fallait à cette place. Elle a travaillé à la zone de police Midi, puis en doublure avec moi depuis un an et demi, donc elle connait le métier et l’équipe. » 

Elle rejoint les 40% de femmes de la crim’ qui apportent un véritable plus, notamment lors des interrogatoires. « Elles amènent un autre regard, plus mature, elles sont davantage dans la retenue. Je les trouve remarquables », termine Jean-Michel Le Moine.