Holocauste, police et droits de l'homme: "Faire retentir la sonnette d'alarme"

Le projet Droits de l’Homme de la Caserne Dossin et de la police a été officiellement lancé le 27 janvier 2014, 69 ans jour pour jour après la libération d’Auschwitz. Grâce à cet accord de coopération, tous les membres du personnel de la police intégrée peuvent s’inscrire à la formation d’un jour Holocauste, police et Droits de l’Homme (HPD). Les aspirants suivant la formation de base se rendent également à la Caserne Dossin. 

Plus que toute autre profession, la police rencontre de nombreux dilemmes liés aux Droits de l’Homme, comme en témoigne la manière dont des policiers belges ordinaires ont été mobilisés durant l’occupation nazie pour procéder à des rafles souvent violentes sur les Juifs. La Belgique, et Anvers en particulier, recèle des archives extrêmement intéressantes à ce sujet. Celles-ci révèlent qu’une foule de stratégies utilisées à l’époque pour contourner des dilemmes éthiques sont reconnaissables aujourd’hui également. Mais elles indiquent également qu’il existait une marge pour la résistance. Il s’avère donc très éclairant d’aborder cet épisode historique de violence collective dans le cadre de la formation policière. Savoir comment un groupe peut glisser vers la violence permet de mieux y résister et de la combattre. 

La formation

La police fédérale inègre une visite de ce musée dans la formation de base afin de remplacer certaines heures de cours consacrées aux Droits de l’Homme. Dans le cadre de la ‘Charte de la diversité de la police fédérale’, cette initiative représente également un appel fort à l’engagement en faveur de l’égalité des chances et de la diversité au sein de la police fédérale. Le projet éducatif s’inscrit en outre dans le droit fil des valeurs portées par la police fédérale, à savoir l’intégrité et le respect. Ce dernier constitue également une notion essentielle dans le cadre de l’éducation à la mémoire, dont l’objectif est le ‘respect’, une notion qui va plus loin que la ‘tolérance’ ou l’ ‘indulgence’. 

“En partenariat avec l’équipe éducative de la Caserne Dossin, une équipe de membres de la police fédérale et de la police locale a formé 36 chargés de cours.”, explique le commissaire Marc Van Gestel, coordinateur du projet HPD. “Ces 18 néerlandophones et 18 francophones accompagneront les candidats durant cette journée de formation. Dans un premier temps, les candidats seront guidés de manière interactive par ces coaches policiers dans l’espace d’exposition. Ils participeront ensuite à un atelier axé sur les Droits de l’Homme. À l’aide d’études de cas, d’une discussion de groupe et d’exercices liés à des dilemmes, on incitera les participants à analyser des événements et des comportements de manière autonome et critique, et à agir en fonction de leurs propres convictions.”

Marc Van Gestel

”Un tournant”

La commissaire Ingrid Vangeel n’en a pas cru ses yeux lors de la publication de l’offre de formation – formation continuée d’accompagnateur - Holocauste, police et Droits de l’Homme. “Je n’en revenais pas! Ce concept est génial. Il s’agit là d’un tournant dans l’évolution positive de la formation policière. Il y a quinze ans, cela aurait été inconcevable. Autre fait unique, la police coopère, pour ce projet, avec un partenaire externe, et pas des moindres, puisqu’il s’agit du premier musée consacré aux Droits de l’Homme dans le monde !” Au moment de notre entretien, la commissaire Vangeel a suivi deux des cinq journées de formation, au terme desquelles elle sera ‘accompagnatrice’. “Si elles ont été particulièrement intenses et fatigantes, ces deux premières journées ont été vraiment captivantes. Le fait que le groupe se compose de personnes motivées ayant différents angles de vue, rend la formation encore plus intéressante. Les similitudes entre le passé et le présent sont frappantes. Je pense, par exemple, aux circulaires, aux procès-verbaux de renseignement, au mandat d’amener, à la séparation entre la police administrative et la police judiciaire ... Ces éléments furent habilement utilisés par des responsables politiques, judiciaires et policiers pour favoriser la collaboration de manière officielle.”

“Le lien entre la police et les Droits de l’Homme est évident”, poursuit-elle. “Nous avons le pouvoir de priver les citoyens de leur bien le plus précieux : leur liberté. Nous avons également le monopole de la violence. Heureusement, les Droits universels de l’Homme figurent, par exemple, dans la loi sur la fonction de police (LFP). Le respect des Droits et des Libertés de l’Homme doit constituer le fil rouge de cette formation et de notre carrière. Il importe également que l’on fasse preuve de compréhension et d’empathie par rapport à la complexité du travail policier. Il convient aussi de s’attaquer à la violence croissante à l’encontre de la police. Cette formation nous apprend que nous pouvons, en tant que fonctionnaires de police, déceler à temps ces mécanismes intemporels, auxquels nous sommes si sensibles, qu’une sonnette d’alarme peut retentir en nous. C’est la raison pour laquelle l’analyse du profil d’auteur a été aussi captivante : la plupart des individus qui ont commis ces atrocités sont des personnes comme vous et moi, et non des psychopathes. Le fait que l’on puisse passer de la lumière au côté obscur m’intrigue. Cette transition diabolique, comme l’appelle Christoph Busch, s’opère très progressivement. Nous, a fortiori les policiers, sommes des êtres sociaux, voulons faire partie du groupe, sommes dociles et avons le sens du devoir ... Il s’agit là de mécanismes pouvant également jouer un rôle à cet égard.” 

La coopération entre la police et la Caserne Dossin suscite ça et là de nombreuses critiques et est parfois délicate. Et la commissaire de conclure : “Je préfère une réaction et le scepticisme à l’indifférence. Ce qui serait bien plus grave, c’est que ce genre de formation laisse les participants indifférents”.

Ingrid Vangeel

Dossin

La Caserne Dossin est indissociablement liée à l’histoire de la Shoah en Belgique. Entre 1942 et 1944, les nazis utilisèrent la caserne comme camp pour rassembler un maximum de Juifs et de Tziganes. 25 484 Juifs et 352 Tziganes furent déportés de ce camp vers Auschwitz-Birkenau. Seuls 1 200 d’entre eux en revinrent ... Les autres déportés moururent de privations ou furent exterminés dans une chambre à gaz, puis incinérés, immédiatement après leur arrivée. Une telle situation fut possible parce que l’occupant allemand put compter sur certains services de police belges pour effectuer des rafles durant lesquelles des centaines de Juifs furent arrêtés en vue de leur transfert vers Dossin. La caserne est à présent devenue un musée dont l’objectif est non seulement de restituer l’histoire, mais aussi de rendre le visiteur attentif aux mécanismes intemporels de violence de masse par le biais de l’éducation à la mémoire. 

Celle-ci vise à développer une attitude de respect actif dans la société actuelle sur la base du souvenir collectif de la souffrance humaine causée par les comportements humains tels que la guerre, l’intolérance ou l’exploitation, souffrance qui ne doit pas tomber dans l’oubli. Dans le cadre de l’éducation à la mémoire, l’accent est mis sur le temps présent. Le but n’est pas de comparer le présent et le passé, ni de juger le passé sur la base de critères actuels. C’est impossible et inutile. En revanche, on se penche sur des mécanismes intemporels tels que la soif de pouvoir, la violence, les préjugés, la propagande, la xénophobie, l’exclusion, la bureaucratie, la déshumanisation ... Généralement, ces mécanismes ont été et sont encore sources de souffrance. Comment fonctionnent-ils ? Quelles stratégies permettent de les déceler ces mécanismes et d’éviter la dérive ? 

“Ce musée aura atteint son objectif s’il parvient à faire comprendre, de manière marquante, aux membres de la police intégrée le phénomène de la discrimination et de l’exclusion, la puissance de la masse, les possibilités d’action d’un individu lors d’une agression de groupe, sous quelque forme que ce soit. Le but de la Caserne Dossin est de faire prendre conscience que, face à la masse en action, il faut toujours chercher à dire ‘non’”, selon Herman Van Goethem, conservateur du musée de la Caserne Dossin .

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