Interview du commissaire divisionnaire Laurent RASPE: l'IA va être intégrée aux caméras de surveillance
Nouveaux radars, bouclier de caméras ANPR, construction de commissariats de sécurité, arrivée de nouveaux policiers… Le commissaire divisionnaire Laurent Raspe, qui œuvre sur les communes de Binche, Estinnes, Erquelinnes, Anderlues, Lobbes et Merbes fait le point sur les projets à venir et sur la criminalité dans la zone.
Le bourgmestre de Binche annonce de nouvelles caméras, mais l’entité est déjà bien fournie. Où en est-on aujourd’hui ?
Oui, en effet, la zone s’est dotée en caméras d’abord surtout sur Binche, dans l’hyper centre. Et puis, au fur et à mesure des années, la Ville a continué à investir sur fonds propres pour nous permettre de couvrir son territoire et le dernier marché public de 2023 a permis de placer des caméras dans les autres villages de l’entité. Nous en avons actuellement 62 sur Binche, il y en aura à terme 12 sur Anderlues et Erquelinnes, et un projet est en cours pour en mettre quelques-unes sur Estinnes et Lobbes.
Nous avons eu aussi la réflexion de placer des caméras ANPR. Dans un premier temps, nous avons mis en place le bouclier de Binche, avec quatre caméras aux quatre axes pénétrants de la Ville : la route de Charleroi, la rue de Merbes, la rue Zéphirin Fontaine et la rue de Mons. Contrairement à ce que dit M. Martin (bourgmestre de Mons, ndlr) lorsqu’il affirme que Mons sera la première ville wallonne à avoir un bouclier ANPR, le nôtre est déjà en place depuis la fin de l’année passée. Même chose pour son unité « PROA » : nous avons une Brigade Anti Criminalité depuis 2017 déjà.
Qu’apportent ces caméras ANPR ?
Elles détectent toutes les voitures qui sont en infraction : défaut d’assurance, contrôle technique, voiture signalée volée, plaque d’immatriculation volée… Elles permettent de savoir qui rentre et qui sort de la ville. Ce qu’il faut, c’est que les équipes soient à disposition quand une alerte arrive pour pouvoir intercepter les individus.
Les autres communes en seront-elles aussi dotées ?
Il y aura quatre caméras ANPR à Erquelinnes, notamment aux rues qui mènent en France, deux à Anderlues, sur la route de Charleroi, et la commune d’Estinnes veut, également en fonds propres, mettre une caméra ANPR sur l’axe qui la relie à Binche. J’ajoute à cela que la Région wallonne va nous fournir trois radars tronçons, dont deux avec caméras ANPR, qui seront placés sur Lobbes et Erquelinnes. Les dernières nouvelles de la Région nous annoncent par ailleurs un radar tronçon et deux flashs sur Merbes, un flash sur Lobbes, et un flash sur Estinnes.
En tout cas, sur notre zone, on peut remarquer que les communes n’ont pas attendu que l’argent tombe du ciel, comme certains le font. Charleroi n’a rien, Mons n’a rien ; le ministre va leur donner 1 million d’euros pour se mettre en phase, mais nous, on l’est depuis longtemps. Et dans cette manne céleste du ministre, nous allons recevoir 39.000€. Il faut savoir qu’un poteau, c’est 130.000€… Je ne mets pas en doute la décision mais je veux juste souligner que certaines zones n’ont pas été attentistes, et que le monopole de la sécurité n’appartient pas aux grandes villes.
Y a-t-il d’autres investissements prévus ?
Nous sommes actuellement en passe d’intégrer l’intelligence artificielle dans la gestion des images. Pour l’instant, lorsqu’on doit rechercher une personne, il faut éplucher toutes les images des caméras. Avec le nouveau système auquel auront accès les équipes via leur GSM ou leur tablette, on peut indiquer que l’on recherche par exemple un homme qui porte un t-shirt rouge – il y a d’autres critères, évidemment – à travers toutes les caméras de la ville dans les douze dernières heures, et l’IA ressort en quelques secondes les images qui correspondent. C’est un gain de temps considérable ! On aura aussi la même chose avec la détection de plaques, pour tracer un véhicule.
Cela sera-t-il aussi mis en place dans les autres communes ? Quel est le coût de cette technologie ?
Ça fonctionnera sur toutes les caméras urbaines de l’ensemble de la zone, qui pourront aussi être pilotées à distance par les équipes sur le terrain. On est à plus de 500.000€, financés par les communes.
Allez-vous embaucher des policiers ?
Suite à la fusion de la zone en 2023 – ça aussi, c’est une première wallonne, contrairement à ce que dit M. Martin – on va passer à un effectif total de 159 policiers et environ 40 cadres administratifs et logistiques. Donc oui, cette année-ci, on va voir une arrivée massive de personnel, mais il ne s’agit pas d’augmentation des effectifs, il s’agit de combler le cadre. Lermes était à l’époque en sous-effectif, Binche n’était pas tout à fait complet non plus et malheureusement, nous n’avons pas pu compenser tout de suite, en raison de la nouvelle façon de recruter. Les cinq premiers lauréats sont arrivés en novembre, et nous en attendons 19 en 2026. À cela s’ajoutent aussi des mobilités internes, qui sont venues notamment renforcer notre service d’enquêtes.
Parlons de cette fusion, quels sont les enseignements que l’on peut en tirer aujourd’hui ?
Nous n’avons pas tout fusionné d’un coup, et c’est peut-être la force que l’on a eue : pouvoir apprendre de nos erreurs dans la fusion des premiers services et ne pas les reproduire par la suite. Nous avons désormais une plus grande structure et, quand tout le monde sera au poste, nous aurons une plus grande capacité à être sur le terrain, une plus grande visibilité et la possibilité d’ouvrir de nouveaux services… On va pouvoir avoir huit personnes au service circulation, huit personnes à la BAC, avoir un service d’intervention qui approche les 70 personnes, ce qui n’est vraiment pas négligeable pour une zone qui a une criminalité relative. Notons aussi que nous n’avons pas demandé d’augmentation de la dotation des communes depuis 2020 (hormis l’index), alors que nous avons développé pas mal de projets. Dans ceux à venir, il y a notamment des constructions.
Que pensez-vous de l’idée de fusionner d’autres zones ?
Comment ça pourrait se passer ? Je n’en sais strictement rien. Quand j’entends que l’arrondissement de Bruxelles, c’est 1 million d’habitants et six zones qui vont en devenir une, et que la réflexion du ministre c’est qu’en Brabant wallon, il y a 1 million d’habitants et 23 zones… Chez nous, on a fusionné parce qu’on habite dans le même bassin de vie, et parce que le fil rouge de notre zone, c’est le carnaval, c’est le folklore. C’est ça qui a fait que ça a tout de suite fonctionné, que les autorités administratives se sont entendues. J’étais convaincu qu’on était dans le bon et qu’on allait pouvoir continuer à faire de la proximité. Mais pour l’avenir, je ne sais pas.
Vous évoquiez un projet de constructions, pouvez-vous nous en dire plus ?
Il y a d’une part un projet d’extension du commissariat central de Binche. D’autre part, la réflexion se pose sur la construction de deux nouveaux commissariats : un situé à la limite entre Lobbes et Anderlues sur la route de Thuin, et un sur Erquelinnes, où devrait aller le service circulation. C’est là que se trouve l’axe le plus accidentogène de notre zone, en plus d’être une liaison directe avec la France : la N40, qui traverse Rouveroy et Erquelinnes. Ça permettra d’arriver plus rapidement sur les faits.
Vous avez fait plusieurs saisies de drogues récemment. Binche fait-elle face à un problème ?
Nous avons deux objectifs principaux : la sécurité routière et les nuisances sociétales. Les stups en font partie, mais plus on cherche des stups, plus on va en trouver. Oui, lorsqu’on annonce une saisie, ça peut impressionner le citoyen. Cependant, ce qui nous impacte le plus, ce sont les violences intrafamiliales (qui demandent un gros travail administratif parce qu’elles sont bien souvent assorties d’une présentation au parquet), les viols et les faits de mœurs, puis la panoplie de vols de voitures, dans les habitations, etc.
Le phishing et les différentes arnaques vous inquiètent-ils ?
Ça explose chez nous et on est complètement démunis. Ça va tellement vite que lorsqu’on prend la plainte, c’est trop tard. Il faut essayer de diminuer le temps entre ce genre d’infraction et la réponse que toute la chaîne sécuritaire doit apporter. Parfois, on est sans législation, et on est obligés de se rabattre sur des infractions qui ne correspondent pas vraiment, ce qui ne facilite pas la suite de la procédure pénale.
Les arnaqueurs sont en plus souvent à l’étranger. Est-ce que la police locale a les moyens d’agir ?
C’est très compliqué, on n’a pas les mêmes outils que la police fédérale. Il est clair que nous ne savons pas investir dans les appareillages ni dans les formations pour contrer ça. Et ça, c’est quand on en a connaissance, parce qu’il faut déjà du courage pour d’abord en parler à son entourage, puis passer la porte d’un commissariat de police pour déposer plainte quand on s’est fait voler 50.000€. Une partie des faits seulement sont dénoncés, et on se dit déjà que c’est énorme. Il y a là un travail de prévention à faire et il faudrait qu’on nous donne les outils adéquats.
« Au carnaval de Binche, ça sera tolérance zéro pour le stationnement sauvage ! »
Comme à leur habitude, policiers, pompiers, croix rouge et services de la ville vont se poster pendant toute la durée du carnaval à l’Hôtel de police de Binche, où les caméras leur donnent une vision globale de ce qui se passe en ville et permettent de guider rapidement les ambulanciers sur le terrain. En cas de catastrophe, l’endroit peut très vite se transformer en centre de crise. « On a réfléchi à beaucoup de scénarios, on est prêts pour un bon nombre de problèmes, mais évidemment tout peut arriver, » explique Laurent Raspe, chef de corps de la zone de police – et par ailleurs gille depuis 50 ans à Fauroeulx.
Il insiste, sur le stationnement sauvage, ce sera « tolérance zéro » : « On n’hésite pas à embarquer des véhicules, c’est la sécurité qui prime. Quand les pompiers doivent passer, ils passent. »
Deuxième facette du métier : « Être là aux moments festifs, accompagner les cortèges, faciliter l’entrée à l’Hôtel de ville pour les sociétés le mardi, etc. »
350 policiers
Et, évidemment, « On a le service d’ordre répressif, là pour prévenir tout début de trouble et, au besoin, arrêter les trublions. On a des équipes en civil sur le terrain, également. »
Le dispositif évolue chaque année. « J’ai la chance que l’ensemble des officiers, chacun dans son domaine, réfléchissent à comment faire encore mieux l’année d’après. Le carnaval de Binche est un des beaux services d’ordre qui mêle tout : folklore, prévention, un peu de répression… Nous avons des renforts de la police fédérale, des autres zones de police, des gendarmes et des policiers français. Au total, cette année nous sommes à 600 périodes de 10 heures, ce qui représente plus ou moins 350 policiers. »
Laurent Raspe conclut : « Parfois, on nous reproche de ne pas être sympas, et c’est parfois vrai. Non, on ne va pas vous laisser passer parce que plus loin, il y a un bouchon. La Grand-Place a une certaine contenance, les trottoirs ont une certaine contenance, les cafés ont une certaine contenance… Quand ce n’est plus possible, ce n’est plus possible. Ce qui s’est passé en Suisse nous rappelle qu’on n’est pas à l’abri, que les cafés doivent se soumettre à certaines réglementations, et ça ne fait peut-être pas plaisir, mais nous devons prendre les mesures pour prévenir un maximum de choses. »