Mouches et autres insectes nécrophages : alliés ou nuisance ?

Du printemps à l’automne, on voit en ville proliférer des mouches bleues ou vert métallisé autour des poubelles et sur les excréments canins qui peuplent les trottoirs. Malgré leurs indéniables nuisances, ces insectes nécrophages se révèlent très utiles.

© Damien Charabidze

De l’asticot à la mouche pollinisatrice

Pour un regard non averti, toutes les mouches se ressemblent plus ou moins. Pourtant, les Diptères (qui comptent en leurs rangs mouches, moucherons et moustiques) présentent une incroyable diversité de tailles, de formes et de mœurs. Avec des centaines d’espèces courantes en ville, impossible de les réduire à quelques généralités. Les espèces les plus courantes sous nos latitudes et en zones urbaines sont les mouches vertes et bleues de la famille des Calliphoridae, de grosses mouches rayées (les Sarcophagidae) et de plus petites espèces dont la mouche domestique (Musca domestica, Muscidae).

Un point commun est qu’avant d’être mouches, ces insectes passent par un stade larvaire : l’asticot. Ces larves, généralement discrètes, ont une apparence et un mode de vie très différent des adultes. Certains asticots sont parasites, d’autres détritivores. C’est par exemple le cas des armyworms, les larves de la mouche soldat Hermetia illucens. Cette espèce est devenue depuis quelques années le nouvel eldorado des industriels pour la production de protéines destinées à l’alimentation (des animaux d’élevage mais aussi des sportifs). Mais on la retrouve également à plus petite échelle dans diverses initiatives de compostage, comme le projet ValueBugs en Belgique. De nuisible, la mouche soldat est donc devenue auxiliaire de la transition écologique.

A côté de cette espèce au large spectre alimentaire, d’autres sont plus spécialisées : on parle de nécrophages quand les asticots ont nécessairement besoin de viande pour réussir leur développement. Il peut s’agir de restes de nourriture ou bien d’animaux morts, et parfois de corps humains. Les mouches adultes sont quant à elles beaucoup plus éclectiques : si les femelles ont besoin de protéines pour fabriquer leurs œufs, elles peuvent le reste du temps s’alimenter d’une grande variété de mets. C’est cette ubiquité qui les attire sur les poubelles comme sur les fleurs. Ce faisant, elles sont à même de diffuser et transmettre des pathogènes (du staphylocoque à la peste porcine africaine), mais également de polliniser des fleurs. Ce rôle écosystémique, longtemps sous-estimé, mérite d’être souligné : en ville, où les abeilles sont peu présentes, les mouches ont un rôle important à jouer.



Rôle dans la décomposition des cadavres

Mais avant de venir butiner les jardins, les mouches nécrophages passent donc par le stade d’asticots. Ces larves sont particulièrement efficaces comme décomposeurs, d’autant qu’elles travaillent en groupe : chaque femelle pond environ 200 œufs, et la présence d’une femelle tend à en attirer d’autres. A cela ajoutons qu’une mouche peut sentir la présence de viande à plusieurs kilomètres de distance afin de venir y déposer sa progéniture. On comprend mieux pourquoi celles-ci sont omniprésentes…

S’il est évidemment peu appréciable de les retrouver dans nos poubelles, les asticots nous sont cependant bien utiles. Tout d’abord parce que ces insectes constituent un maillon indispensable de la chaîne alimentaire. Véritables éboueurs de la nature, ils décomposent rapidement les cadavres, permettant leur recyclage. Ce faisant, les nécrophages transforment la matière morte en mouches consommables par d’autres insectes, oiseaux ou chauves-souris. Ils limitent également les nuisances olfactives et visuelles des cadavres : sans eux, parcs, forêts et jardins seraient jonchés de charognes. Et les mouches ne sont pas seules ; des coléoptères nécrophages interviennent également. Ces discrets scarabées enterrent les petits cadavres de rongeurs ou d’oiseaux afin d’y déposer leurs larves. Leur action de fossoyeurs limite la présence d’autres charognards et évite à nos chiens et chats domestiques de s’empoisonner en consommant les cadavres de rongeurs empoisonnés.



Auxiliaires de la médecine légale

Enfin, de manière plus anecdotique mais non moins importante, les insectes nécrophages sont une précieuse source d’information pour la datation du décès. En se basant sur les espèces présentes et l’âge de développement des larves, l’entomologie forensique permet de dater la présence d’un cadavre. La découverte par le voisinage d’asticots colonisant les espaces communs d’un immeuble est d’ailleurs souvent à l’origine de la découverte de corps… Enfin, l’expertise des insectes nécrophages peut également se révéler très utile dans des dossiers de braconnage, de denrées alimentaires avariées ou même de négligences envers des personnes dépendantes. Il a par exemple été possible de prouver des mauvais traitements en expertisant des asticots retrouvés dans une couche !

Comme toujours en matière d’écologie, il n’existe donc pas de réponse simple. Si les mouches et leurs larves nous déplaisent et peuvent engendrer nuisances et maladies, elles sont également fondamentales au cycle de la vie et ont beaucoup à nous apporter.



Damien CHARABIDZE

Maître de Conférences

Centre d'Histoire Judiciaire & Institut de Criminologie, Univ Lille

Unit of Social Ecology – Université Libre de Bruxelles



Sources utiles :

https://www.cocreate.brussels/projet/valuebugs/

Série animée Tu mourras moins bête sur l’entomologie forensique

https://magazine.laruchequiditoui.fr/aimer-la-mouche/

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