Comment gérer positivement la vie nocturne en ville ?

De nombreuses villes s'efforcent de mieux gérer la qualité de la vie nocturne. Mobilisées sur cette question, de grandes villes européennes réalisent diagnostics et plans d’action en impliquant différents partenaires aux intérêts contradictoires.

© Secunews

En ville, les usages contradictoires de la vie nocturne

La vie nocturne est devenue une préoccupation partagée par de nombreuses aires urbaines. Elle doit en effet répondre à de multiples usages qui se côtoient : il y a la ville qui dort, celle qui s’amuse, celle qui travaille et celle des publics vulnérables. Ces usages diffèrent de ceux de la journée et les villes ne sont pas toutes préparées à répondre aux besoins et aux problématiques qu'ils génèrent.

Alors que la fête revêt une fonction sociale importante pour certains citoyens, la nuit représente un moment essentiel de repos pour d’autres. Les intérêts poursuivis par le secteur privé la nuit ne sont pas les mêmes que ceux poursuivis par les services publics qui, pour la plupart, n’ont pas été conçus pour fonctionner la nuit. 

Or, il ne suffit plus aux villes de développer une approche répressive, de vouloir contrôler les nuisances spécifiquement liées à la vie nocturne. Les grands centres urbains ont besoin de mettre en avant la qualité de leur vie nocturne car elle représente un enjeu majeur en termes économique ou touristique. Il est donc nécessaire pour les villes de travailler sur la complémentarité et l’équilibre des différents usages, qui peuvent sembler de prime abord contradictoires, pour oeuvrer à une meilleure qualité de vie nocturne. Et pourquoi pas faire de cette vie nocturne un véritable atout ?

Un processus méthodique et la mobilisation de tous les acteurs

Depuis quelques années, de grandes villes européennes se mobilisent pour gérer positivement la vie nocturne et dégager, sur base de leur expertise, des pistes de réflexion commune.

En 2010, alors qu’elles étaient confrontées aux conséquences de l’alcoolisation massive des jeunes lors d’activités festives, dix villes européennes ont intégré le projet ‘Safer Drinking Scenes’ cofinancé par la Commission européenne. L’objectif de ce projet pour les dix villes était double : axer les politiques de prévention et d’intervention vis-à-vis des jeunes sur un équilibre entre santé et sécurité publique, ainsi que développer les partenariats locaux pour favoriser une meilleure gestion de la vie nocturne (notamment avec le secteur Horeca).

Depuis 2017, une Plateforme de la Vie Nocturne mutualise les réflexions et expériences d’un ensemble d’acteurs (de secteurs très variés) issus de grandes villes européennes. L’objectif de cette plateforme est ambitieux : mieux comprendre les enjeux, construire des analyses et stratégies, et impulser des propositions pour mettre en œuvre une politique globale de la vie nocturne. La plateforme a rédigé un guide méthodologique : mise en place du processus en impliquant les pouvoirs politiques, diagnostic pour bien comprendre la situation locale, élaboration d’une stratégie faisant consensus, plan d’actions ciblées, mise en œuvre et évaluation des actions. 

L’intégration au processus de tous les partenaires est sans doute une des conditions de réussite. Il est en effet nécessaire de mobiliser autour du projet les différents services communaux concernés mais aussi le secteur associatif (notamment des associations estudiantines, ou culturelles), les organisations professionnelles telles que les établissements de nuit ou organisateurs de soirée, les citoyens, des opérateurs spécialisés, ainsi que des personnes-ressources au niveau local (artiste, gérant d’un lieu emblématique, etc.). Cette mobilisation peut constituer également un frein puisqu’on retrouvera, parmi les parties prenantes, des lobbyistes ou encore des opposants, mais toutes devraient poursuivre un intérêt minimum commun : une nuit attractive et apaisée.

L’identification d’un pilote qui coordonnera et assurera la mise en œuvre d’un plan d’action local est primordial. Le service de prévention communal peut constituer un choix intéressant s’il dispose d’une expérience de concertation intersectorielle sur d’autres thématiques.

Des initiatives intéressantes

En France, Nantes est une des villes pionnières dans sa manière d’appréhender la politique de la nuit. En 2014, après avoir constaté qu’il s’agissait d’un sujet transversal complexe, un Conseil de la Nuit et un élu politique ont été chargés de cette matière.
La Ville a d’abord réalisé un diagnostic participatif sur les nuits nantaises en 2015 qui a abouti à un plan de 12 actions principales, entretemps mises en œuvre progressivement : extension des horaires et de la fréquence des tramways en fin de semaine, initiatives alternatives aux soirées festives habituelles, célébration de mariages durant la nuit, création de stations nocturnes comme lieux de transition de fin de nuit, etc.
Un appel à projets annuel complète le plan d’action et permet de mieux impliquer les citoyens.

A Liège, un Conseil de la Nuit a été créé en 2018 en tant qu’organe consultatif pour les autorités locales.
Il s’agit du premier pas dans l’élaboration d’une politique globale à l’échelle de la ville, franchi dans la continuité d’un projet préexistant et évalué positivement par chacun : « Pour un Carré qui tourne rond ». Ce projet, initié quelques années auparavant dans le quartier festif et emblématique du Carré, est basé sur une dynamique partenariale où chaque partie prenante (les exploitants Horeca notamment) s’implique au bénéficie d’un Carré alliant esprit festif et rôle économique.

La ville de Gand souhaite elle aussi stimuler la vie nocturne locale avec son "nightlife actieplan", en tenant compte des ressources locales, de sa politique de lutte contre la drogue et de l'impact sur les résidents. À cette fin, elle a nommé un coach pour la vie nocturne, qui fait non seulement office de premier point de contact pour le secteur, mais qui est également responsable de la mise en œuvre et du suivi du plan d'action en question.
En outre, un conseil de la vie nocturne est mis en place : ce forum se réunit quatre fois par an pour un état des lieux et une consultation en s'efforçant d'instaurer une coopération durable entre tous les acteurs et parties prenantes. Une page web claire communique à tous les responsables des établissements concernés les informations utiles sur les réglementations, subventions et délais de demande de licences et d'assurances. Des « buddy’s » désignés par le secteur aident les promoteurs de fêtes débutants. La ville vise aussi à renforcer le partenariat avec les services de sécurité (police, pompiers) et optimiser la sécurité des transports nocturnes.

Un article spécifique sera consacré aux différentes initiatives prises par la ville de Bruxelles, la zone de police Bruxelles-Capitale-Ixelles, la commune d'Ixelles et la Région de Bruxelles-capitale depuis 2019: Brussels by Night Federation, chartes de la vie nocturne, gardiens de la paix et médiateurs de nuit, etc. 

Delphine CHARLOT
Licenciée en criminologie
Direction Prévention et Sécurité, Ville de Charleroi

Sources :
Un diagnostic participatif et prospectif sur les nuits nantaises

Vie nocturne : un guide méthodologique pour penser une politique globale

Manuel de prévention et de sécurité locales (édition 2022), BeFUS asbl et les éditions Poltieia, voir chapitre 9 : La ville la nuit, Maude Glorieux et Jonas Van Rossem, sur https://www.politeia.be/fr/publications/287281-manuel+de+prevention+et+de+securite+locales+2e+edition

https://stad.gent/sites/default/files/media/documents/Actieplan%20Nightlife%20Final.pdf